Écouter France-Inter comme je le fais régulièrement, donc m’informer sur un média public sous contrôle gouvernemental ou sur des médias privés sous contrôle de milliardaires, ce que je fais plus rarement, ne devrait pas conduire à des constats très différents de ceux que je vais faire dans ce qui suit.
Ma première remarque est d’ordre sémantique.
Qui pourrait m’expliquer cet autre « deux poids-deux mesures » : pourquoi les otages palestiniens détenus par les Israéliens sont-ils des « prisonniers » et pourquoi les prisonniers israéliens détenus par les Palestiniens sont-ils des « otages » ? Savoir si, d’un côté ou de l’autre, ce sont des otages en plus d’être des prisonniers, la question pourrait être débattue. Mais leur statut ne saurait différer en fonction de leur nationalité, israélienne ou palestinienne.
Si je m’en tiens au dictionnaire, un prisonnier est une personne « privée de sa liberté ». On parlera par exemple de « prisonniers de guerre ». Parmi tous les conflits armés en cours sur la planète, il y en a deux qui occupent beaucoup de temps dans les médias : la guerre Russie-Ukraine et la guerre Israël-Palestine. Dans le premier cas, chaque partie au conflit détient des prisonniers de guerre qui sont parfois échangés entre les deux camps, mais on ne parle pas d’otages d’un côté et de prisonniers de l’autre, ce qui paraît judicieux. Alors que dans le second cas, on a d’un côté des « otages » et de l’autre des « prisonniers ». Rien ne permet d’établir une telle différence. Toujours selon le dictionnaire, un otage est d’abord une « personne livrée ou reçue comme garantie de l’exécution d’une promesse, d’un traité (militaire ou politique) » ; il peut aussi s’agir de personnes capturées pour exercer d’éventuelles représailles comme le mentionne Simone de Beauvoir à propos des Allemands pendant la Seconde Guerre mondiale : « Ils avaient instauré un système de représailles…pour chaque membre de la Reichswehr abattu, ils fusilleraient un certain nombre d’otages ».
Or que constate-t-on ? Dans les deux conflits mentionnés, personne n’a exécuté les personnes détenues, d’un côté comme de l’autre, au cas où tel engagement n’aurait pas été pris et respecté. Certains auraient pourtant pu imaginer que les Palestiniens menaceraient d’exécuter un à un leurs prisonniers israéliens tant que les bombardements sur Gaza se poursuivraient, auquel cas il se serait bien agi d’otages. Dans la réalité, les Palestiniens avaient vite compris que leurs prisonniers mis à l’abri tant bien que mal sous un déluge de bombes n’empêcheraient pas Israël d’engager le génocide des Gazaouis. La seule perspective qui leur restait était donc de négocier un échange entre leurs captifs israéliens et une partie des innombrables détenus palestiniens qui croupissent dans les geôles d’Israël, donc un classique échange entre prisonniers et non de prisonniers contre otages…
Dans ces conditions, comment expliquer ce choix asymétrique des mots par les médias et dirigeants occidentaux autrement que par la volonté de disqualifier le camp palestinien par rapport au camp israélien, le terme « otages » ayant en effet une connotation très négative pour les raisons que l’on comprend par rapport au terme « prisonnier » ?
Depuis les débuts du conflit israélo-palestinien, ce problème sémantique a été constant. Je m’étais déjà ému dans une précédente chronique de l’emploi sélectif du terme « terroriste » appliqué aux Palestiniens seuls, mais jamais aux Israéliens. Pourtant, par rapport à la terreur et la dévastation organisées par l’État d’Israël, les Palestiniens sont des petits joueurs !
Ma seconde remarque concerne la couverture médiatique qui est accordée aux belligérants de ce conflit presque séculaire.
Toujours à propos de France Inter dont on attendrait plus d’impartialité, comment cette radio peut-elle accorder des temps d’antenne aussi disproportionnés aux « otages » israéliens libérés quand les « prisonniers » palestiniens échangés sont tout aussi invisibilisés que les victimes des crimes commis par Tsahal à Gaza ? Avant même l’entrée en vigueur de la trêve de ce début d’année, le sort des quelques dizaines « d’otages » israéliens suscitait de la part des journalistes et commentateurs de cette antenne des manifestations d’empathie qu’auraient largement méritées les dizaines de milliers de victimes, mortes ou blessées, de la bande de Gaza (sans même parler des centaines de Palestiniens tués en Cisjordanie occupée). Pendant le week-end des 1 et 2 février, les informations de France Inter ont commencé par évoquer la libération de tel ou tel « otage » israélien, le sujet pouvant prendre jusqu’à dix minutes en début de journal, mais pas un mot sur l’état de santé des prisonniers palestiniens libérés comme Mohammed Sabah, ce jeune homme de 20 ans emprisonné à l’âge de 14 ans, sorti de prison dans un état squelettique et couvert de gale tellement les conditions de vie dans les geôles israéliennes sont insalubres.
Il serait fastidieux pour un auditeur ordinaire comme moi de décompter ces temps d’antenne inéquitables ; je n’en ai ni le temps, ni les moyens. Il existe en revanche une instance en charge de ces questions, que ce soit sur le traitement équilibré de l’information ou l’utilisation d’un vocabulaire objectif : l’ARCOM. À France Inter comme ailleurs, il serait peut-être temps que cette autorité de régulation documente sérieusement les anomalies évoquées ci-dessus et impose l’égalité de traitement dans l’information à propos de la tragédie qui se déroule en Palestine.
Bertrand