Supposons que l’idée humaine très vague et tout aussi incertaine que celle d’un Créateur qui serait à l’origine de l’Univers ait quelque chose de plausible – même si cette idée-là conduit ipso facto à une nouvelle interrogation, à savoir comment cet ectoplasme cosmique serait-il lui-même advenu ? – ayant donc supposé cela, alors les humains ne pourront s’empêcher de penser que ce Créateur devrait au moins partager avec nous quelque ressemblance au plan des facultés intellectuelles, à défaut de se donner le ridicule absolu d’imaginer qu’il pourrait avoir également une quelconque consistance physique évoquant notre apparence humaine!
Après avoir jeté ce gros pavé dans la mare de toutes les mythologies et autres cosmogonies, y compris celles qui perdurent et nous créent encore tant de problèmes, je me suis plu à imaginer ce que cet être improbable, mais doué de conscience et de science, penserait du comportement de l’humanité rassemblée sur notre fragile esquif terrestre perdu dans l’immensité sans horizon de l’Univers.
Ce comportement est avant tout suicidaire puisque cette espèce humaine ne prenant pas conscience de son extrême fragilité, non contente de détruire méthodiquement le berceau de sa vie, se livre à des luttes intestines incessantes dont les effets sont de plus en plus sanglants et dévastateurs. Et comme le disait je ne sais plus qui, le drame c’est que la seule leçon qu’il faut tirer de l’Histoire, c’est que l’humanité n’en tire jamais aucune !
Mais gardons encore un peu de hauteur avant de revenir complètement sur terre. Puisque nous évoquions la Création, une évidence nous saute aux yeux lorsque nous examinons et essayons de comprendre la structure de l’Univers : la cohérence en est le maître-mot. Elle est attestée par la parfaite stabilité des lois qui ont présidé à sa création et qui s’appliquent à ses transformations successives.
Or cet hypothétique observateur extra-terrestre, génial architecte de l’Univers, serait très étonné de voir à quel point ce souci de cohérence est si peu observé par les humains, ce qui en fait l’une des principales causes de leurs malheurs.
La réalité quotidienne nous montre en effet des contradictions qui semblent résulter d’erreurs grossières quant à la perception et l’analyse de certains contextes comme celui qui concerne les divers conflits armés en cours. Il faut regretter en premier lieu que la visibilité sur ces conflits soit rendue si inégale par le traitement qu’en font les médias : pourquoi la situation au Yémen ou au Soudan bénéficie-t-elle de si peu d’intérêt et pourquoi celle des Palestiniens ne suscite-t-elle pas autant de compassion que celle des Ukrainiens ? Il est à cet égard tout à fait évident que les médias dominants sont complètement en phase avec la communication des dirigeants politiques en exercice : on invisibilise le malheur des Palestiniens, mais on en fait des tonnes avec les prisonniers (pardon : les « otages ») israéliens libérés et avec les pérégrinations des familles ukrainiennes.
Il faut aussi s’étonner des comportements irrationnels des dirigeants occidentaux en matière de politique étrangère. Pour ne pas trop compliquer les choses, examinons seulement les deux principaux conflits d’Ukraine et de Palestine. Dans un cas comme dans l’autre, il y a deux peuples, les Ukrainiens et les Palestiniens, qui sont victimes de deux agresseurs, la Russie et Israël. Par ailleurs, force est de noter que les forces en présence sont de nature plus ou moins asymétrique.
Dans un cas, ce sont deux armées qui s’affrontent de manière assez classique, même si l’utilisation de plus en plus massive de drones est en soi une nouveauté, avec comme résultat que les victimes, de part et d’autre, sont avant tout des combattants ; de même, les dégâts matériels concernent surtout des installations stratégiques comme les réseaux électriques, le transport et les réserves de carburant et de gaz, mais plus rarement des immeubles d’habitation. Une certaine asymétrie existe bien entre le géant russe et l’Ukraine, mais elle a été en partie compensée par l’aide qu’à reçue cette dernière des États-Unis et de l’Europe. Il ne s’agit pas dans ce long billet de déterminer quelles ont été les causes profondes et les responsabilités des uns et des autres dans le déclenchement de ce conflit ; je renvoie à la dernière chronique publiée dans mon recueil de 2023 (Autour d’un livre, Volume II, Amalthée). Quoi qu’il en soit, il n’était pas anormal de porter assistance à l’agressé et au plus faible, et que des sanctions soient prises à l’encontre de l’agresseur ; dont acte.
De l’autre côté, la situation est radicalement différente, l’asymétrie des forces en présence étant totale. D’abord, l’agresseur, Israël, n’exerce pas sa violence contre le peuple palestinien depuis trois ans, mais depuis près de 80 ans et cette violence s’est décuplée à partir d’octobre 2023. Par ailleurs, Israël possède une armée puissante, incluant des têtes nucléaires, soutenue à grands renforts d’armements les plus sophistiqués par les États-Unis et l’Europe, ce qui est la plus invraisemblable, la plus choquante et finalement la plus incohérente des situations quand on sait qu’il n’y a pour ainsi dire rien en face, côté palestinien, hormis quelques armes légères et quelques missiles qui ont fait long feu et n’ont tué pour ainsi dire personne. Dans ces conditions, ce conflit n’est plus une guerre de type Russie-Ukraine, mais un massacre ; et comme l’objectif du gouvernement israélien est depuis toujours, non seulement de s’emparer de tous les territoires entre le Jourdain et la Méditerranée, mais de les « débarrasser » d’un maximum de Palestiniens, c’est une épuration ethnique qui est à l’œuvre, recourant à la déportation et au génocide.
L’incohérence des dirigeants européens se manifeste également avec la nouvelle orientation qu’ils claironnent tous azimuts, Macron en tête, et qui a pour effet de semer l’inquiétude dans la population en faisant croire que le désengagement militaire des États-Unis de Trump en Ukraine, assorti d’un rapprochement avec la Russie de Poutine, mettrait l’Europe en danger et qu’il fallait donc, toutes affaires cessantes, engager des centaines de milliards d’euros dans le renforcement d’une défense européenne qui n’existe pas, sachant que pour Macron, les sacrifices ne seront pas demandés à ceux qui croulent sous leurs immenses fortunes, mais aux citoyens ordinaires, y compris à ceux qui vivent déjà dans la plus grande précarité.
D’abord, a-t-on acquis la certitude que les États-Unis avaient l’intention de se retirer de l’OTAN, auquel cas ce traité deviendrait une coquille vide ? L’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord sans les Yankees n’a aucun sens ! Ensuite, en quoi auraient-il à y gagner ? N’est-ce pas le lobby militaro-industriel d’outre-Atlantique qui a amené Bill Clinton à trahir ses engagements à l’égard de la Russie d’Eltsine de ne pas chercher à étendre le périmètre de l’OTAN après la chute de l’URSS en 1991 puisque le Pacte de Varsovie, pendant soviétique de l’OTAN, avait disparu en même temps que l’URSS. Et par quel cheminement intellectuel obscur les dirigeants actuels sont-ils parvenus à la conclusion que le désengagement militaire des États-Unis de Trump en Europe allait encourager la Russie de Poutine à se lancer dans de nouvelles aventures de conquêtes au-delà de l’Ukraine sachant qu’au bout de trois années de combats acharnés, l’armée russe n’est toujours pas parvenue à vaincre la résistance de l’armée ukrainienne, les pertes de combattants des deux côté étant si élevées que les Russes doivent faire appel à des renforts fournis par la Corée du Nord
Puis vient la question insondable de la dissuasion nucléaire. Un renforcement de notre armement nucléaire et son déploiement éventuel dans d’autres pays européens sont envisagés par Macron alors qu’il faudrait au contraire redoubler d’efforts pour que le Traité d’Interdiction des Armes Nucléaires (TIAN) s’applique à tous, y compris aux États qui en disposent déjà. Ce qui est proposé par notre Président est donc un retour en arrière, aux pires moments de la Guerre Froide. Si de plus, au-delà du mandat de Trump, les États-Unis devaient établir des relations durables avec la Russie (avec ou sans Poutine), le démantèlement complet de l’armement nucléaire de ces deux grandes puissances militaires, qui possèdent à eux deux plus de 10 500 ogives, pourrait enfin être envisagé, auquel cas les autres pays membres du club qui n’en possèdent que quelques centaines ou dizaines n’auraient d’autre choix que de suivre (Chine, France, Royaume-Uni, Inde, Pakistan, Israël et Corée du Nord). Le monde pourrait enfin dormir tranquille et toutes les ressources ainsi économisées pourraient être consacrées à la protection de l’environnement pour que le monde puisse aussi mieux respirer.
Mais ce rêve ne peut advenir sans des efforts diplomatiques intenses. Là encore se trouve l’incohérence des nouvelles positions européennes : quand la guerre dure depuis trois ans et qu’aucun des belligérants ne peut perdre ou gagner – la partie est pat – il faut se mettre sans attendre autour d’une grande table, pas sous l’égide de tel ou tel dirigeant qui voudrait soigner son égo et montrer ses muscles, mais sous l’égide des Nations-Unies, seule organisation habilitée à faire respecter le droit international, à condition bien sûr de lui en donner les moyens… Donc il faut parler avec tout le monde et ne pas prendre des décisions qui conduisent à reformer des blocs antagonistes. L’avenir de l’humanité nécessite des mesures en profondeur pour sauver notre environnement et leur application universelle, donc la coopération de tous. Les humains éprouveront plus de satisfactions dans l’amélioration de leur bien-être quotidien plutôt que dans le sentiment d’appartenir à un ensemble surarmé avec tous les risques que l’emploi éventuel de ces armes fait courir. Aux États-Unis, l’énorme proportion d’armes individuelles (393 millions pour 330 millions d’habitants) conduit inéluctablement à un taux d’homicides record dans le monde : 19 384 homicides par armes à feu en 2020 (+35% par rapport à 2019). Plus il y a d’armes, plus le risque de mort violente est élevé ; donc être surarmé n’est pas un gage de sécurité, c’est tout le contraire.
Alors, place au dialogue et à la diplomatie, seule approche cohérente des problèmes auxquels nous sommes confrontés !
Bertrand